EN FAMILLE

J'ai eu deux familles...

Petit mot pour Jack Henri de la part de Blossom. A un oncle comme on les aime qui a de l'humour, de l'esprit, un sens de la répartie... Il écrit sur la famille pour laisser une trace car le temps passe... Il écrit pour que l'on se souvienne à quel point elle est importante !


J'ai eu deux familles, l'une de 0 à 22 ans, l'autre a pris la suite et dure encore. Enfance très heureuse qui s'est achevée brutalement à la mort de mon père, je venais d'avoir 12 ans, avec au même moment la déclaration de la 2e Guerre mondiale. Avouez que comme choc, c'était un peu trop fort pour un gamin de cet âge ! Ma mère n'avait jamais travaillé en dehors de chez elle et était complètement ruinée. Mes parents venaient juste d'acheter et de payer comptant une maison (à l'époque acheter à crédit était déshonorant). Elle a du chercher du travail à quarante ans. On a eu le soutien (moral) de son frère et sa sœur - Maurice et Louise - et leurs enfants, plus âgés que moi furent mes meilleurs amis pendant les vacances d'été que nous passions ensemble à la campagne chaque année. J'allais à l'école à St Stanislas. Pour des raisons financières, ma mère m'en retira pour me mettre à l'EPS (Ecole Primaire Supérieure) où je ne m'habituais pas et fit tellement de C... que j'en fus renvoyé au bout d'un an et demi. Ma mère avait trouvé un travail et me réintégra dans ma première école où je restais jusqu'au bac… que je ratais à l'oral. Comme argent de poche, j'avais uniquement de quoi me payer le «tramway»… que je ne prenais pas préférant garder cet argent pour aller boire un diabolo-menthe au café de la paix où je m’entraînais au ping-pong et au billard. Donc je faisais tous mes trajets à pied (2 km, 5 à 4 fois par jour) et... C'est là que tout à commencé...

Pour rentrer chez moi, je passais devant une autre école ! Oui vous avez deviné : une école de filles car à cette époque la mixité n'avait pas été inventée. Un jour, un copain me présente une jolie fille, entourée d'autres filles plus jeunes:
- Marie-Odile et ses soeurs, Jacques
- Enchanté
J'étais un modèle de timidité, j'aurais pu rougir et me sauver... Je n'ai fait ni l'un ni l'autre. Par la suite, c'est presque tous les jours que je les retrouvais (sans le copain) et nous revenions sagement (forcément à cause des soeurs) de l'école. Il est évident que le bruit a très vite couru dans le quartier, a atteint ma mère et aussi les parents des filles (Comment s'appelaient-ils déjà ? Ah oui M. et Mme C.). Si des jeunes de 2015 lisent ma prose, il faut quand même que je leur explique. À cette époque, rencontrer régulièrement une fille était très mal vu par les parents mais aussi par nos écoles privées catholiques. Tous les professeurs étaient des religieux(euses) qui ne transigeaient pas sur la morale. Voulez-vous un exemple : un jour, en compagnie de Marie-Odile et sa troupe, je croise le directeur de mon école qui avait le grade d'évêque. Ça n'a pas raté, le lendemain matin il m'abordait :
- Vous savez, Jacques, qu'il est interdit de se promener dans la rue avec des jeunes filles !
- Je suis désolé, Monseigneur, mais celles qui m'accompagnent sont les filles de l'un de vos anciens élèves : Georges C., ce sont des amies. Il y eut un blanc et puis :
- Ah bon, si ce sont les filles de Georges…
Il ne m'en a plus jamais parlé, Georges était une référence dans ce collège qu'il avait fréquenté 20 ou 25 ans avant moi. Et puis, il était directeur du personnel du Crédit Lyonnais… ça comptait aussi ! Donc nous faisions régulièrement nos trajets ensemble, très sagement, il nous est même arrivé de nous arrêter devant chez moi - elle habitait 1 km plus loin - et sur l'appui de ma fenêtre, je lui expliquais son devoir de math. Si, si c'est vrai. Il n'était pas question qu'elle rentre chez moi, ça aurait fait du bruit dans le quartier. C'était en 1944, elle avait 14 ans et moi 17.
Jusqu'au jour où ma mère et ses parents se sont enfin connus. Ne me demandez pas comment ça s'est fait, je n'en n'ai aucun souvenir. Reçue à son Brevet (en 3e), Odile décida de travailler et rentra… au Crédit Lyonnais. Pour ma part, je ratais mon bac et ma mère décida que je devais faire un concours de la Poste. Je fus nommé à Vivonne d’où je ne revenais que pour les week-ends. Et puis, il était obligatoire de passer par Paris où je fus nommé au tri de la gare Montparnasse.
Je revenais de temps en temps à Poitiers. Ce fut, je crois, au cours d'une de ces visites que ma mère, avec mon accord quand même, décida qu'il fallait que je fasse ma demande. Eh oui, à l'époque, il était habituel que le « soupirant » demande aux parents la main (doux euphémisme) de la fille. Ce fut donc fait chez ses parents chez lesquels nous avions déjeuné. La seule chose dont je me souvienne c'est que pour la première fois de ma vie j'ai bu du Pommard, que j'ai trouvé ça excellent et déjà mon futur beau-père commençait mon éducation oenologique. Ah si ! Un autre souvenir, moi qui étais fils unique, je me retrouvais à table entouré de 4 filles et un garçon en plus des parents. Eh bien, croyez-moi, ça fait drôle !!! Bientôt je partis au service militaire et là, je résume : retour à Paris, fiançailles et mariage à Poitiers. Avant de partir pour notre voyage de noce, mon beau-père m'a dit : « Jacques, je ne vous donnerais jamais de conseils sauf si vous m'en demandez ». Phrase que j'ai appréciée, retenue et redite, des années plus tard, à mes enfants.

Train jusqu'à Bordeaux, puis le lendemain à Lourdes et deux jours après en car jusqu'à Biarritz.
On logeait à l'hôtel mais je spécifie que moi je n'avais jamais voyagé, Odile si. Alors ce fut elle qui s'occupa de trouver divers établissements. Retour à Poitiers et départ pour Paris où Odile avait été nommée. Travail tous les deux et quelques spectacles mais surtout en week-end, promenade sur les grands Boulevards, animés par des camelots et des chanteurs des rues. On se régalait ! Anecdote : pour un réveillon, Francette est venue nous rejoindre et avec en plus Raymond, mon copain, nous avons été réveillonner dans un restaurant de Viroflay (banlieue où nous habitions). J'en ai gardé deux souvenirs : on avait une bouteille de vin différent à chaque plat. On n'arrivait pas à finir nos verres sauf Odile qui en plus finissait les nôtres et malgré cela restait droite comme un " i " et ne bafouillait pas. Enfin, c'est là que pour la première fois de ma vie j'ai pris la parole en public pour raconter une histoire et ça a marché ! Elle s'appelait « histoire de trou! ». Oui, je vois votre oeil égrillard, mais non, ça n'avait rien à voir !

Je m'ennuyais profondément à la poste et un jour, sur un coup de tête, je rentrais à la maison et je dis à ma femme : « J'ai démissionné ». Je me demande encore quelles têtes ont fait mes beaux-parents quand ils ont appris ça. De toute façon, ils n'ont rien laissé paraître devant moi. Je les appréciais déjà beaucoup mais leur neutralité, ce que beaucoup de monde jugeait comme une vraie connerie, je le percevais autrement et cela m'a fait les aimer encore plus.

Passons sur diverses choses que j'ai entreprises sans grand succès. Je dirais simplement pour ne pas encourager les jeunes à suivre mon exemple : « En ce temps-la, on quittait un travail… on en trouvait un autre le lendemain. Le chômage n'existait pas. On faisait même venir en France beaucoup d'étrangers (Italiens, Espagnols, Portugais) car on manquait de main-doeuvre. » Je signale que la plupart sont devenus d'excellents français.

ENFIN, JE NE SUIS PLUS SEUL !

Au début des années 50 j'étais donc la seule « pièce rapportée » de la famille C. qui alla bientôt habiter Montreuil, dans la banlieue parisienne, mon beau-père ayant été nommé Inspecteur au siège central du CL. Pour lui, c'était un bel avancement mais ce qu'il a pu s'ennuyer dans cet appartement confortable mais avec, à la place de son grand jardin qu'il affectionnait, une belle terrasse remplie de bacs où il voulut faire pousser des légumes ? Mais, de nouveaux couples se formèrent, les voici, non pas dans l'ordre de leur âge mais dans celui de la date de leurs mariages.